Prix Princesse Mathilde 2003

  • 04/12/2003
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L?adolescence, une période d?apprentissage pleine de paradoxes.

Mesdames et Messieurs,

Une fois n?est pas coutume, j?ai choisi en guise d?introduction une citation difficile ; La voici :

?Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l?autorité et n?ont aucun respect pour l?âge?. A notre époque, les enfants sont des tyrans??. Fin de citation.

Socrate, l?auteur de ces paroles il y a 2.500 ans, n?est certainement pas le seul qui se soit exprimé de façon aussi critique sur le comportement des jeunes.
Nombreux sont ceux qui, aujourd?hui encore, partagent cette opinion. Rien de fondamental n?a t-il donc changé dans la perception de l?image des jeunes ? Les adultes regardent-ils toujours les jeunes avec d?autres yeux que les jeunes eux-mêmes ?
Il faut éviter, je pense, de donner des réponses simplistes à ces questions. La crise de l?adolescence a existé de tous temps. Elle ne peut être niée.

Nombre d?entre nous, parents ou grands-parents, autorités politiques ou sociales, se soucient des problèmes auxquels les jeunes sont confrontés. C?est la raison pour laquelle le Fonds qui porte mon nom a choisi cette année de mettre en avant l?adolescent. Nous avons retenu comme thème du Prix 2003 « La violence des jeunes : ça passe ou ça casse ».

Lors du Sommet des Nations Unies sur les Enfants qui s?est tenu en mai 2002, j?ai entendu à plusieurs reprises les jeunes réfuter le fait qu?ils soient à l?origine des problèmes. « Non », répliquent-ils, « nous cherchons également ensemble des solutions et nous nous soutenons mutuellement ; et nous ne sommes pas seulement l?avenir comme les adultes aiment à nous cataloguer, mais aussi le présent. Par conséquent, tenez compte de nous aujourd?hui et maintenant.»

Ce sont là des messages clairs qui témoignent d?une attitude et d?un sens des responsabilités positifs.

Ce sont là également des exemples frappants qui confirment notre constat que beaucoup de jeunes ne sont pas les fortes têtes, les bons à rien ou les ratés que certains adultes aiment voir en eux. Personnellement je dois dire que j?ai appris à percevoir les adolescents comme des personnes qui savent clairement formuler leur opinion, qui reconnaissent les problèmes et qui s?impliquent avec respect envers leur prochain et la société.

Il n?est pas toujours aisé pour les jeunes de trouver leur place dans un monde exigeant et axé sur la prestation. Ils sont confrontés à des situations familiales complexes qu?ils n?ont généralement pas demandées eux-mêmes mais qu?ils doivent cependant subir. De plus ils vivent dans un environnement qui change toujours plus rapidement, qui les place devant des choix difficiles, ce qui les met sous pression. Parallèlement ils sont encore à la recherche de leur propre identité et de leur indépendance. Les adolescents sont curieux de nature et toujours à la recherche de la nouveauté ; ils testent en permanence leurs limites. Ils n?ont pas peur du changement et ils osent encore rêver. En tombant et en se relevant, ils développent leur propre personnalité.

Leur crise d?identité augmente également leur vulnérabilité. Le processus d?apprentissage peut aller de pair avec de fortes émotions tant pour l?adolescent que pour les parents, les enseignants et autres éducateurs. Parfois cela se passe mal parce que le passage de l?adolescence implique des facteurs de risque. Certains déraillent et s?éloignent lentement de la société ; d?autres s?adaptent merveilleusement bien et sont des atouts pour l?avenir.

Les premiers à être confrontés au comportement problématique de leurs enfants sont naturellement les parents. Etre de bons parents aujourd?hui est une tâche particulièrement difficile. Ils sont eux-mêmes touchés par l?incertitude ; il leur est également très difficile d?évaluer notre société. Leur angoisse croît et découle en général de l?incompréhension. Ils ne sont plus toujours capables de protéger leurs enfants ; ils leur transmettent leur propre incertitude et créent ainsi des zones de tension. L?étiolement des valeurs, le manque de références claires dans la société n?atteint pas uniquement les jeunes mais également leurs parents et éducateurs. Les jeunes, mais aussi leurs aînés, trouvent encore difficilement leurs repères et, par nécessité, retombent sur quelques règles de base.

Pourtant, le dialogue parent-adolescent doit continuer à exister dans le respect mutuel et la responsabilité. Il est important que les parents écoutent. Il est également important d?offrir au jeune un environnement stable où il ou elle puisse se découvrir, grandir et s?épanouir. La famille doit rester un port d?attache sûr et chaleureux, vers lequel le jeune peut toujours se tourner avec certitude. Le soutien parental est essentiel.

Beaucoup d?autres personnes peuvent également guider les adolescents dans leur évolution difficile mais cruciale vers l?âge adulte. Les adolescents aiment partager leurs expériences avec des jeunes de leur âge et qui vivent la même situation. Ils cherchent la compagnie d?amis qui les comprennent sans qu?ils soient obligés de s?expliquer. Ces rencontres sont d?ailleurs très importantes pour établir des contacts spontanés et acquérir les aptitudes sociales. Ils apprennent en groupe à évaluer les risques. Ils se tendent mutuellement un miroir, et la confrontation à l?autre mais surtout à soi-même peut s?avérer dure.
Mais ils trouvent entre eux également la solidarité, ils s?entraident pour traverser les années difficiles de l?adolescence. Ceci est d?autant plus important pour les jeunes qui, à la maison, n?ont parfois connu que l?incompréhension, le rejet, l?égoïsme et un manque d?affection. Ces jeunes sont très fragiles et tombent facilement dans l?isolement, ce qui entraîne un comportement problématique. Parfois ils doivent faire des efforts considérables pour être acceptés. Un bon cercle d?amis qui les accueille peut faire la différence.
Heureusement, tous les jeunes n?ont pas les mêmes problèmes et nombre d?entre eux disposent d?un espace suffisant pour se développer tant dans la famille qu?à l?extérieur.

L?éducation des enfants se fait de plus en plus en dehors du foyer. Les écoles sont confrontées à des tâches pour lesquelles elles ne sont pas équipées. Les enseignants sont sous pression et ne savent plus comment préparer ces adolescents remuants à la réalité de la vie d?adulte. La culture scolaire est liée à des exigences de prestation et de discipline qui sont quelquefois en contradiction avec le sens des responsabilités et la participation recherchés par le jeune. Et pourtant, la plupart des élèves aiment aller à l?école, sont motivés et ne se font pas trop de soucis. L?école reste un cadre de référence déterminant pour le futur, et les jeunes méritent réellement que l?on investisse en eux.

Mesdames et Messieurs,

Le comportement des jeunes dans notre société provoque souvent des réactions mitigées. Leur vulnérabilité est encore accrue par une société qui ne trace pas de limites. Le contrôle social est nettement moins important que jadis. Cet affaiblissement crée des incertitudes et rend plus difficile la recherche de leur propre identité.

La tension et la surcharge que cela entraîne pour les jeunes et leurs aînés se traduit souvent par des problèmes de santé. Dans notre pays le nombre de troubles de l?appétit et de dépressions augmente rapidement ; le taux de suicide chez les jeunes est inquiétant ; une surconsommation ? ou dirons-nous plutôt abus ? ? d?alcool et de stupéfiants illégaux est à la mode. Pourquoi ? Qu?est-ce qui ne va pas ? Qui est responsable ? La réponse à ces questions n?est pas évidente.

La littérature professionnelle sur le comportement des jeunes est abondante : les uns plaident pour une éducation libre, les autres pour une éducation plus stricte. La vérité se trouve probablement à mi-chemin et il faut avant tout tenir compte de la nature même de l?enfant.

Les nombreux projets introduits pour le Prix 2003 témoignent du grand engagement des éducateurs à offrir aux jeunes un maximum de chances. Le lauréat de cette année, l?asbl « Jong » en est un superbe exemple. Je les félicite de tout c?ur pour leur accompagnement bien structuré du parcours des jeunes à risque. Il est fait appel aux forces positives des jeunes et cela en relation avec la famille, les amis, l?école, le quartier? La force des jeunes sert de point de départ. De nouvelles opportunités sont créées en vue de briser la spirale négative de l?exclusion sociale et de tisser de nouveaux liens avec la société. Mes chaleureuses félicitations.

Le Fonds a également été séduit par le projet « De Droixhe à Rabat » qui reçoit une mention spéciale pour son approche créative de l?atelier « kart cross » en coopération avec l?école. Le travail préparatoire en ateliers pour la construction des karts, suivi de courses de kart, pour finir par un raid au Maroc en 2004, contribuent à une meilleure compréhension et à un sens accru des responsabilités de et parmi les garçons allochtones en Belgique et à l?étranger. Je leur souhaite encore beaucoup d?inventivité dans la mise en ?uvre de leur projet.

Mesdames et Messieurs,

L?adolescence ne se déroule pas toujours de manière paisible. C?est une période de la vie que les jeunes doivent traverser et durant laquelle ils se confrontent à leurs capacités mais également à leurs limites. Une période pleine de paradoxes et de changements.

Aujourd?hui, éduquer n?est pas facile, c?est même un vrai défi pour les éducateurs. Même les spécialistes en matière d?éducation ne disposent pas toujours des bonnes réponses. Mais laissez-moi clôturer par les paroles de l?un d?entre eux, qui sait faire la part des choses :
« Vivre avec des jeunes est heureusement rarement une tragédie, mais plutôt une tragi-comédie.»

Je vous remercie pour votre attention.